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June 13, 2019

Élections européennes 2019 : Macron et Le Pen en duo

Les européennes de 2019 confirment la recomposition politique engagée en 2017, lors de la présidentielle. Cette recomposition consiste à remplacer la séquence usée par un demi-siècle de bons et loyaux services, entre la gauche et la droite, pour le compte des possédants. Il s’agit d’en installer une autre, censée opposer les « progressistes » à ceux qu’ils dénoncent comme populistes ou nationalistes ; autrement dit, opposer ceux qui se proclament « ni de gauche ni de droite » à l’extrême droite. La comédie électorale reste la même, les acteurs ayant simplement changé de costume.

Le Parlement européen n’est là que pour contresigner les décisions prises entre États, non pas d’une manière démocratique, même du point de vue de la bourgeoisie, mais en fonction de la loi de la jungle. Les plus forts cherchent à imposer leurs volontés aux plus faibles. Aussi, ce qui préoccupe les partis de la bourgeoisie n’est pas, contrairement à ce qu’affirmaient leurs dirigeants respectifs, de peser sur les décisions des institutions européennes, et certainement pas par l’intermédiaire d’un Parlement qui n’a pratiquement aucun pouvoir.

Le parlementarisme, feuille de vigne de la domination de la bourgeoisie

La bourgeoisie des grandes puissances impérialistes a trouvé avec le parlementarisme un système qui dissimule sa mainmise sur la société. Elle donne à la population l’illusion que c’est d’elle et de ses votes que dépend la vie sociale, alors qu’en réalité elle est soumise à la dictature impitoyable du grand capital. Mais cette illusion ne fonctionne que tant qu’elle est crédible. C’est de moins en moins le cas.

La forme de domination dite démocratique de la bourgeoisie est le résultat d’une évolution historique dans laquelle le mouvement ouvrier a joué un rôle majeur. Aux origines de la démocratie parlementaire, c’est sous la pression du prolétariat que la bourgeoisie a fini par abandonner le suffrage censitaire. Le combat contre cette forme de représentation limitée aux seuls possédants a été un des aspects essentiels de l’éveil politique du prolétariat britannique, dont le mouvement chartiste. Il aura fallu plusieurs décennies pour que le suffrage universel se répande dans les pays bourgeois les plus développés. Et encore ! En France, le suffrage n’est devenu plus ou moins universel, en incluant les femmes, qu’en 1945, c’est-à-dire un siècle après le chartisme !

Et la démocratie parlementaire reste réservée aux pays impérialistes où la bourgeoisie est assez riche pour se l’offrir grâce au pillage des pays dominés et à l’exploitation de leur classe ouvrière.

Car le parlementarisme coûte. Il faut en financer les institutions et se payer une caste de politiciens rétribués. Et, plus largement, il faut financer tous ces corps intermédiaires dont le rôle est d’assurer une certaine stabilité sociale, en tentant d’atténuer certaines des conséquences de la lutte de classe, en essayant de désamorcer les affrontements par des négociations.

Au fil du temps, les appareils syndicaux, de plus en plus intégrés dans l’appareil d’État par l’impérialisme, pour reprendre l’expression de Trotsky, sont devenus un des piliers des démocraties impérialistes, un puissant moyen pour peser sur la classe ouvrière, pour la ligoter, l’intégrer dans le système institutionnel de la bourgeoisie.

Les appareils syndicaux et l’électoralisme sont les deux piliers de la démocratie impérialiste.

Mais ces multiples moyens pour canaliser le mouvement ouvrier, pour l’intégrer dans le système et pour faire des partis et des syndicats des piliers de la stabilité, coûtent de l’argent. Et la bourgeoisie sur le déclin en a de moins en moins ou, plus exactement, elle s’efforce de plus en plus de réduire le coût de fonctionnement de sa démocratie.

Une multitude de réactions et d’attitudes de Macron vis-à-vis des syndicats, comme vis-à-vis des collectivités locales, se situent dans cette évolution générale. Là encore, tout cela n’est pas dû à l’homme qui est au pouvoir comme pour les autres avant lui : il est l’exécutant des intérêts de la bourgeoisie.

Et, pour ne parler que de cet aspect des choses, la préoccupation des états-majors des partis politiques de la bourgeoisie a pour fondement les difficultés croissantes des municipalités et des pouvoirs locaux. La rivalité des partis autour de la mangeoire devient d’autant plus violente que la mangeoire rétrécit.

Toutes ces bagarres ne concernent encore pour l’essentiel que la caste politique et les appareils syndicaux. Si, derrière la crise des institutions de la bourgeoisie, il y a la crise du système capitaliste, ce n’est pas encore la crise de la bourgeoisie. Cette crise touche son personnel politique. C’est à ce personnel de la gérer.

L’abstention des classes populaires

La majorité de l’électorat populaire ne s’est pas sentie concernée par ces élections européennes.

Les réjouissances bruyantes du RN d’être arrivé en tête, celles de la majorité macroniste d’avoir limité les dégâts, celles des écologistes de pouvoir jouer dans la cour des grands, masquent la réalité plus qu’elles ne l’éclairent.

Certes, l’abstention a été une des plus faibles depuis que le Parlement européen est élu au suffrage universel, avec un taux de participation de 50 %, contre 42 % en 2014. Mais cette progression n’est pas due aux classes populaires. Derrière une évolution globale, il y a des différences considérables entre les quartiers bourgeois ou petits-bourgeois et les quartiers ouvriers. Par exemple, dans le Rhône, dans les villes populaires de Saint-Fons et Vaulx-en-Velin, l’abstention a atteint respectivement 71,91 % et 73,28 %. En Seine-Saint-Denis, à Clichy-sous-Bois et Bobigny, l’abstention a atteint respectivement 75,88 % et 70,42 %, quand elle a été de 52,41 % à Pantin, socialement plus mélangé. Elle a été encore moindre à Levallois-Perret (43,90 %) ou à Neuilly-sur-Seine (37,47 %), communes cossues des Hauts-de-Seine.

Les sondeurs et politologues de l’IFOP notent qu’une des plus fortes démobilisations a lieu parmi l’électorat de la gauche, y compris ce qu’ils appellent la gauche radicale (60 % parmi les Insoumis), plus que chez les électeurs du centre et de la droite. Et, surtout, ils soulignent que la principale motivation avancée par les abstentionnistes pour expliquer leur non-participation au scrutin « n’est plus le désintérêt pour les élections européennes, comme en 2014, mais le sentiment que ces élections ne changeront rien à leur situation ». Et le pourcentage de ceux qui ne veulent plus participer à la comédie électorale est plus fort encore si on tient compte de ceux qui ne se donnent même pas la peine de s’inscrire sur les listes électorales (29 200 inscrits sur 65 000 habitants à Vénissieux). Sans même parler de ceux qui, travailleurs étrangers, même s’ils vivent et sont exploités en France, n’ont de toute façon pas le droit de vote.

Le fait que le duel final se déroule entre la liste patronnée par Macron et celle de Le Pen est la concrétisation poussée à l’extrême de toute une évolution. L’électorat populaire a été convié à départager la millionnaire Le Pen et un représentant caricatural de la morgue bourgeoise envers les travailleurs. Pour un certain nombre d’électeurs des classes populaires, voter pour l’une signifiait surtout voter contre l’autre.

La différence fondamentale entre les marxistes et tous les courants plus ou moins réformistes, y compris ceux que les conséquences néfastes du réformisme mettent mal à l’aise, est que, même dans des périodes de recul, les marxistes gardent confiance en la classe ouvrière. Cette confiance n’est pas fondée sur la combativité temporaire, voire sur le degré de conscience momentané de la classe ouvrière, mais sur l’analyse de la société capitaliste et de ses contradictions. C’est ce que Marx et Engels formulaient en 1848 dans Le Manifeste communiste par : « Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables. »

L’opposition au capitalisme sera secrétée en permanence par le capitalisme lui-même, par l’avidité de la grande bourgeoisie et par son incapacité à répondre à quelque problème sérieux que ce soit qui se pose à l’humanité.

L’organisation capitaliste de la société ne peut fonctionner qu’en maintenant dans l’exploitation et l’oppression une partie de la société, le prolétariat. Aussi féroce que puisse être la dictature de la grande bourgeoisie, elle fera tôt ou tard surgir la révolte, précisément à cause de cette férocité.

C’est dans cette révolte que la minorité de travailleurs conscients peut devenir la majorité et amener les masses ouvrières à prendre et à exercer le pouvoir pour transformer la société, en mettant fin à la domination du grand capital par l’expropriation de la grande bourgeoisie.