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March 28, 2019

La dialectique et la science

Les scientifiques qui revendiquent fièrement leur indifférence à l’égard de la philosophie font en réalité toutes sortes d’hypothèses ayant un caractère philosophique. Et en fait, cette espèce de philosophie inconsciente et dépourvue d’esprit critique n’est pas supérieure à l’ancienne ; elle lui est très inférieure. En outre, elle est la source de beaucoup d’erreurs.

Les avancées remarquables de la science moderne semblent avoir rendu la philosophie obsolète. Dans un monde où nous pouvons pénétrer les plus profonds mystères du cosmos et suivre les mouvements complexes des particules subatomiques, les vieilles questions qui ont absorbé l’attention des philosophes ont été résolues. En conséquence, le rôle de la philosophie en a été réduit. Cependant, au risque de nous répéter, il y a deux domaines où la philosophie garde son importance : la logique formelle et la dialectique.

La publication, en 1962, du livre remarquable de T.S. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, fut une avancée majeure dans l’application de la méthode dialectique à l’histoire des sciences. Ce livre démontre l’inéluctabilité des révolutions scientifiques et révèle le mécanisme approximatif de leur avènement. « Tout ce qui existe mérite de périr » : cette affirmation est valable non seulement pour les organismes vivants, mais aussi pour les théories scientifiques, y compris celles que nous tenons aujourd’hui pour absolument valides.

Toute l’évolution de la science au XXe siècle a rejeté le vieux cloisonnement des différentes sciences. La transition dialectique d’une science à une autre est désormais reconnue. De leur vivant, Marx et Engels ont provoqué la grande indignation de leurs opposants lorsqu’ils ont affirmé que la différence entre la matière organique et la matière inorganique est toute relative. Ils ont expliqué que la matière organique – les premières organisations vivantes – surgissait de la matière inorganique à un moment donné, ce qui représentait un saut qualitatif dans l’évolution. Ils soulignaient que les animaux, y compris l’homme et son esprit, ses idées, ses croyances, étaient simplement de la matière organisée d’une certaine manière.

La différence entre l’organique et l’inorganique, que Kant considérait comme une barrière insurmontable, a été éliminée, comme Feynman le souligne : « Tout est constitué d’atomes. C’est l’hypothèse centrale. Par exemple, la plus importante des hypothèses de la biologie est que tout ce que font les animaux, les atomes le font. En d’autres termes, il n’y a pas d’action d’une chose vivante qui ne puisse être comprise à partir du fait que cette chose est constituée d’atomes agissant conformément aux lois de la physique. » (Richard P. Feynman, Le cours de physique de Feynman.)

D’un point de vue scientifique, les hommes et les femmes sont des agrégats d’atomes organisés d’une certaine manière. Mais nous ne sommes pas seulement des agrégats d’atomes. Le corps humain est un organisme extraordinairement complexe, en particulier le cerveau, dont nous commençons seulement à comprendre la structure et le fonctionnement. C’est quelque chose de beaucoup plus beau et merveilleux que tous les vieux contes de fées de la religion.

Pendant que Marx réalisait une révolution dans le domaine de l’économie politique, Darwin faisait de même dans le domaine de la biologie. Les travaux de Darwin ont suscité une tempête d’indignation et d’incompréhension, mais ont été immédiatement reconnus par Marx et Engels comme une pièce maîtresse de la dialectique – bien que Darwin lui-même ignorait la dialectique. L’explication de cet apparent paradoxe est que les lois de la dialectique ne sont pas une invention arbitraire ; elles sont le reflet de processus effectivement à l’œuvre dans la nature et la société.

Les découvertes de la génétique ont révélé le mécanisme exact qui détermine la transformation d’une espèce en une autre. Le génome humain a donné une nouvelle dimension au travail de Darwin, en montrant que les êtres humains partagent des gènes non seulement avec la modeste drosophile, mais même avec la forme de vie la plus basique, la bactérie. Dans les toutes prochaines années, les scientifiques parviendront à créer la vie en laboratoire, à produire un organisme vivant à partir de matière inorganique. Le dernier brin d’herbe sera coupé sous les pieds du Divin Créateur, rendu complètement inutile.

Longtemps, les scientifiques ont débattu pour savoir si la création de nouvelles espèces était le résultat d’une longue période d’accumulation de changements lents – ou le résultat d’un changement soudain et violent. D’un point de vue dialectique, il n’y a pas de contradiction entre ces deux hypothèses. Une longue période de changements moléculaires (changements quantitatifs) atteint un point critique où ils produisent soudainement ce qu’on appelle aujourd’hui un quantum leap (un « bond en avant »).

Marx et Engels estimaient que la théorie de l’évolution des espèces était une preuve claire du fait que la nature travaille d’une manière dialectique, c’est-à-dire à travers un développement et des contradictions. Il y a trente ans, ce point de vue a été puissamment stimulé par une institution aussi prestigieuse que le British Museum, où un vif débat a éclaté. L’un des arguments contre l’idée d’un saut qualitatif dans la chaîne de l’évolution, c’était qu’une telle idée représentait une infiltration marxiste au sein du British Museum !

Cependant, la biologie moderne a été obligée, malgré elle, de corriger la vieille idée d’une évolution graduelle, linéaire, ininterrompue, sans changements abrupts – et d’admettre l’existence de sauts qualitatifs, caractérisés par l’extinction de masse de certaines espèces et l’émergence de nouvelles. Le 17 avril 1982, dans un article publié à l’occasion du centenaire de la mort de Darwin, The Economist écrivait : « Il sera de plus en plus clair que d’assez petites mutations affectant ce qui se passe à une étape clé du développement peuvent causer des changements évolutionnaires majeurs (par exemple, un petit changement dans le mode opératoire de certains gènes peut mener à une augmentation significative de la taille du cerveau). Des indices s’accumulent montrant que de nombreux gènes subissent une mutation lente, mais constante. Ainsi, petit à petit, les scientifiques résolvent les controverses actuelles pour savoir si les espèces changent lentement et continuellement sur de grandes périodes, ou restent inchangées pendant longtemps puis connaissent une évolution rapide. Les deux types de changements sont probablement à l’œuvre. »

La vieille version de la théorie évolutionniste (le gradualisme phylogénétique) affirmait que les espèces ne changent que graduellement, à travers des mutations génétiques individuelles qui survivent à la sélection naturelle. Cependant, une nouvelle théorie a été mise en avant par Stephen Jay Gould et Niles Eldridge : la « théorie des équilibres ponctués ». D’après cette théorie, les changements génétiques peuvent passer par des bonds soudains (des ruptures qualitatives). Accessoirement, Stephen Jay Gould a souligné que si les scientifiques avaient prêté attention à ce qu’Engels avait écrit sur les origines de l’humanité, ils se seraient épargné un siècle d’égarements.