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June 26, 2019

Le cri de ralliement du caméléon fugitive

La préoccupation relativement récente du caméléon pour le féminisme tient en grande partie à une espèce de déception, sinon de dégoût et d’inimitié, à l’égard d’une certaine forme de vie politique. Ces dernières années, ayant beaucoup désiré la constitution de petites communautés amicales en sécession d’avec le mode de vie capitaliste et urbain indexé sur le travail comme centre, il a approché, par incursions et avec enthousiasme, les constellations politiques où des tentatives ont lieu en ce sens.

Le protée, sur-le-champ, s’est mis à déchanter. Il constate qu’une multitude de faits et gestes largement partagés l’empêchent de se sentir à son aise et en place dans ces groupes : sa langue, longue et vive, on la lui enroule autour du cou sans faire attention à le laisser respirer. Sa queue-balancier, qui lui donne tout son équilibre et son agilité, on la lui engourdit sous une chaise maussade d’où il ne pourra pas bouger, jamais, pour faire trois pas de danse. Il sera l’élève muet, l’apprenti-philosophe ignoblement ignare, la femme de que l’on salue comme une vitre où seul le reflet d’un petit grand homme, parfois, passe. Sa peau, surtout, sa peau. Sa joie qui est sa vie de changer de couleur pour, ami du kairos et de l’instant précis, se faufiler en souriant, adéquat dans chaque décor. Ce qu’il aime, c’est jouir du paysage avec le paysage : en polychromie versatile, s’ajuster pour bien vivre. Mais vissé sur le naufrage de sa chaise, le caméléon de plus en plus maussade et frustré prend progressivement la poussière, la teinte grise monte et le recouvre tout entier. Il est enterré vif dans sa propre incouleur. Immobile, le derviche tourneur. Tout rire d’oiseau éteint dans les cendres de sa gorge serrée, le sourire desséché derrière le masque dur de l’indifférence déçue. Alors, que faire d’autre : ses gros yeux globuleux s’élargissent à n’en plus finir pour, en silence, ne pas perdre une miette de la débâcle de ses désirs.

Ayant toujours plus ou moins pu faire et dire ce qu’il voulait, ayant pris le circuit qu’il souhaitait sans qu’on lui oppose aucune objection, enfant unique élevé par un père et une mère qui l’auraient vraisemblablement éduqué peu ou prou de la même façon s’il avait été un garçon, le saurien croit avoir été, jusqu’à 21 ans, relativement chanceux car assez peu confronté directement, en tant qu’individu, à la misogynie et au sexisme. Formidablement inconscient, jusqu’à très tard, des problématiques féministes qui ne semblaient pas se poser directement à lui car, d’une certaine manière, il n’était pas une fille, il a mis du temps à reconnaître leur couleur forcément morose derrière le malaise ressenti au sein de ces confréries. Par une batterie de détails, c’est très progressivement que celles-ci lui sont apparues pour ce qu’elles sont encore en grande partie aujourd’hui : des milieux structurés par une forme de « masculinisme », où la parole – philosophique notamment – est la source première de domination symbolique. Quelle amertume de manquer, là où tout semblait réuni, la joie du collectif ! Quelle rage pour le caméléon de découvrir, un instant avant l’exaltation, que des seins lui ont poussé : il se voyait déjà communauté mais, horreur, frustration, croyez-le ou non – c’est une femme qu’il est  !

En somme, le masculinisme n’est qu’un cas particulier et qu’une des couleurs que revêt l’assentiment aux rapports de pouvoir. Ce que veut le caméléon, c’est défaire de leur part de pouvoir les rapports d’« amitié », d’« amanterie » et d’« amour ».

Et ce qui importe, en fin de compte et par-delà le poids maladroit des catégories imposantes, rebattues, c’est de pouvoir parler comme un caméléon. Ni femme, ni homme, mais l’un et l’autre, dont les pronoms et les accords dérapent sans prévenir les uns parmi les autres. Ni humain, ni animal, mais l’un et l’autre, et tout ensemble encore autre chose : bégayer la langue glissante d’un être qui ne parle pas. Être et faire parler un caméléon-Pessoa.

 

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