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March 26, 2019

Socialisme et démocratie sont-ils incompatibles ?

Les régimes staliniens en Union Soviétique, en Europe de l’Est et en Chine figurent en tête de liste des arguments dirigés contre le marxisme. De nombreux préjugés à son égard sont liés au premier gouvernement ouvrier de l’histoire doté d’un programme révolutionnaire clair, le gouvernement des bolcheviks russes. La révolution d’Octobre 1917 est décrite par ses détracteurs comme un simple « coup d’Etat ». Tout est fait pour identifier le marxisme aux crimes de Staline.

Il est clair que les régimes staliniens étaient dominés par de monstrueuses castes bureaucratiques. Les droits démocratiques les plus élémentaires y étaient bafoués. Ces faits sont censés « prouver » que socialisme et démocratie sont incompatibles. Or la Révolution russe a ouvert la voie à des progrès considérables : décriminalisation de l’homosexualité et de l’avortement ; développement d’une éducation et d’une santé gratuites et universelles ; croissance rapide de l’économie ; Pas de géants dans les domaines de la science et de la culture – entre autres.

Bien des acquis d’Octobre 1917 ont été détruits sous Staline. Mais contrairement à ce qu’affirment les porte-paroles du capitalisme, cette dégénérescence bureaucratique et totalitaire de la révolution russe n’était pas le résultat inévitable du marxisme. Elle était la conséquence de l’isolement de la révolution et de l’extrême arriération économique et culturelle de la Russie, à l’époque.

Mais jetons d’abord un œil sur la « démocratie » capitaliste. Les riches y deviennent toujours plus riches – au détriment du reste de la population, qui, elle, subit la crise et les plans d’austérité drastiques. L’économie et la société sont gérées dans l’intérêt d’une toute petite minorité constituée de banquiers, grands industriels et spéculateurs divers : la classe capitaliste. Ces « 1 % » contrôlent les grands leviers de l’économie. En conséquence, ils décident d’à peu près tout ce qui détermine la vie des 99 % restant. Ces derniers n’ont pas voix au chapitre.

En ce sens, la démocratie capitaliste peut être décrite comme une dictature du grand capital. Les formes démocratiques du gouvernement, les parlements élus, la liberté d’expression, etc., ne changent rien au fait que même dans les pays « démocratiques », l’Etat a pour fonction de perpétuer un certain type de rapports de propriété. Autrement dit, l’Etat capitaliste sert à protéger le pouvoir et les privilèges de la classe capitaliste.

C’est parfaitement clair en Europe, par exemple. Il y a peu, des gouvernements élus y étaient remplacés par des « gouvernements technocratiques » imposés par la Commission Européenne et la Banque Centrale Européenne, au nom du soi-disant « intérêt national » – et en réalité dans l’intérêt exclusif des marchés financiers et des gros investisseurs. L’austérité imposée à des pays comme la Grèce ou l’Espagne a provoqué une catastrophe sociale qui rappelle les pires dictatures de l’histoire. Pendant ce temps, des milliards d’euros dorment dans les comptes bancaires des grandes multinationales, qui n’investissent pas cet argent faute de perspectives de profits.

C’est par opposition à cette « dictature du capital » que Marx et Lénine parlaient de « dictature du prolétariat », par quoi ils désignaient une société dont les travailleurs – c’est-à-dire tous ceux qui dépendent d’un salaire pour vivre – constitueraient la classe dirigeante. En ce sens, « dictature du prolétariat » est synonyme de « démocratie ouvrière ». Dans une société socialiste, l’économie serait dirigée suivant un plan démocratique et rationnel pour satisfaire, non la soif de profits d’une petite minorité, mais les besoins fondamentaux de la vaste majorité de la population. Au lieu de simplement élire des politiciens tous les quatre ou cinq ans, les travailleurs dirigeraient la société en permanence – et collectivement.

L’expérience du stalinisme a convaincu beaucoup de gens que le marxisme, le socialisme et le communisme sont hostiles à la démocratie. C’est une grave erreur. Les marxistes sont les partisans les plus acharnés de la lutte pour des droits démocratiques, car ces derniers sont de précieux outils dans notre combat pour de meilleures conditions de vie et de travail. Le droit de réunion et d’association permet aux travailleurs de former de puissants syndicats et partis politiques. Le droit d’expression permet aux révolutionnaires de défendre et diffuser leurs idées. D’ailleurs, tous ces droits ont été conquis par la lutte des travailleurs – et non promus par une classe dirigeante « éclairée ».

Sous le capitalisme, cependant, ces droits démocratiques sont limités et provisoires. Chaque conquête sociale et démocratique des travailleurs est inévitablement contestée et remise en cause par la classe dirigeante, tôt ou tard – et en particulier lorsque la crise du capitalisme l’y oblige. C’est ce qui explique le recours récent à des gouvernements « technocratiques » en Europe. Leur mission était de mettre en œuvre des plans d’austérité drastiques – contre la volonté de la grande majorité de la population.

Les marxistes se battent pour chaque droit démocratique de la classe ouvrière sous le capitalisme. Mais nous ne nous arrêtons pas là. Nous voulons garantir l’irréversibilité de ces droits, d’une part, et conquérir une authentique démocratie, plus large et plus réelle, d’autre part. En dernière analyse, la démocratie authentique est une question de temps : les salariés ont besoin de temps pour participer à la vie politique et à la gestion de la société, ce qui n’est pas possible lorsqu’ils doivent travailler 40, 50 ou 60 heures par semaine pour réussir à boucler les fins de mois.

Sur la base d’une planification rationnelle de l’économie, on pourrait immédiatement éliminer le chômage et réduire le temps de travail, en le partageant. En investissant dans la technologie, on pourrait réduire encore la semaine de travail et, ainsi, jeter les conditions matérielles d’une authentique participation du peuple aux grandes décisions politiques et économiques.